L’effraie

 

 

 

 

 

 

 

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es rêveurs qui se promenaient dans le jardin de Suzanne progressaient à pas lents. Le fouillis de l’enfance ne peut être abordé avec des bottes de sept lieues, les géants n’étaient pas les bienvenus. Le seul autorisé à s’élever par-dessus le toit pentu de la maison, était le ginkgo biloba qui, l’automne venu, arborait son habit d’oriflamme. Les autres espèces s’étaient développées en toute liberté, sans craindre le méchant coup de cisailles. Tout avait commencé par un malentendu, une erreur d’étiquette, et un tilleul usurpa l’identité d’un noisetier, Suzanne n’en prit pas ombrage, se fit des tisanes et décida que chacun vivrait sa vie, mais veillerait à ne pas étouffer celle de son voisin. Ce foisonnement mit une bonne trentaine d’année à construire une désorganisation parfaite, où chacun sut trouver sa place et composer le jardin idéal des enfances mythiques que chacun recherche, une fois les premières désillusions admises.

Suzanne avait accepté très tôt ce que d’autres mettent des années à effleurer. Rien ne se déroule vraiment comme on tend à vous le faire croire. Il n’y avait pas eu de grand amour, de grande passion, pas de voile vaporeux qui s’envolait vers les arcs-boutants de la cathédrale, pas de riz jeté sur le parvis, seulement des habits de demoiselle d’honneur où ses rondeurs souffraient dans le taffetas rose dragée. Ainsi ses amies disparaissaient de son univers, dérobées à ses yeux dans leurs dentelles, aussi sûrement que la mariée en pâte d’amande sur le gâteau de mariage qu’on lui réservait, en lot de consolation. Au cours de la soirée, elle dansait à s’en étourdir, seule à tourbillonner pieds nus, chevilles enflées, sur le parquet désert, ne recevant pour seule étreinte que ses propres bras entrecroisés. Un jour elle ne vint pas à une cérémonie, récidiva, on ne l’invita plus, au moins elle échappait aux robes froufroutantes, la soie cessa de crisser à ses oreilles. Elle abandonna sa tache de redresser, sur des fronts moites d’émotion, la couronne de fleurs d’oranger et la traîne de tulle ne se froissa plus entre ses doigts gantés. Suzanne se réfugia dans son jardin et entreprit l’œuvre de sa vie qui n’admettait que ce que la nature voulait bien lui offrir. Dans sa maison cachée sous la glycine, le chèvrefeuille et les églantiers, elle bâtit son bonheur à grands coups de chagrins et de joies infimes, se contentant du peu qui fait le tout. Elle créa son propre Eden, retrouva les essences et l’innocence éblouie de l’enfance et ne les quitta plus. La joie prit le pas sur le chagrin. La vie s’écoula, comme elle sait si bien le faire, négligeant le temps, endormant regrets et frustrations, brassant les mois et les années. Suzanne ne connaissait que les saisons, s’ébaubissait devant le premier bourgeon, défaillait de plaisir en plantant ses dents dans la chair épanouie des tomates « cœur de bœuf », ratissait les feuilles dorées du ginkgo et se permettait, dans le secret des murs clos, d’y sauter, pieds joints, pour se souvenir de la petite fille pétrie d’espoirs. La femme avait depuis longtemps renoncé aux grands miroirs, n’acceptant qu’une simple glace au-dessus du lavabo de la salle d’eau. Quant à celle de la porte de l’armoire, elle était parsemée de photos de la famille, de nièces et neveux qui naissaient, se mariaient, divorçaient, se remariaient et mettaient au mode de nouveaux enfants venus rejoindre la cohorte de leurs demi-frères et demi-sœurs. Cela faisait beaucoup de sourires, Suzanne préférait de loin ces rassurantes figures à la contrainte de regarder son corps en ignorance de la main et de la caresse. Dès l’apparition des beaux jours, la maison et le jardin ne désemplissaient pas. Les premiers frimas voyaient fuir les plus frileux. L’hiver venu, les citadins devenaient rares, l’âtre avait ses limites pour qui l’agitation est une vertu. Peu se contentait de discussions, de lectures ou simplement de silence autour du feu et de la cendre.

Après cinq ans de sursis, arrachés de haute lutte, l’heure de la retraite avait sonné. Le dernier jour de classe, en effaçant sur le tableau noir les mots qui nourrissaient ses heures, Suzanne dût bien convenir que les larmes qui coulaient sur ses joues n’étaient pas le fait de la poussière des craies. Elle se saisit de son cartable et une fois franchi les grilles de l’école, fit ce dont elle avait toujours rêvé, en un moulinet de bras parfait, elle envoya par-delà les buissons de prunelliers en fleurs, la sacoche et son contenu, sans regret, mais non sans émotion. Elle avait de ces attitudes qui savent noyer les douleurs. Suzanne était un clown triste, transparente aux yeux de ceux qui couraient après le vent, mais qui l’ignoraient. Elle retrouva sa maison, parée de son collier de millepertuis, la chouette sous son toit, les cornets mauves et blancs des althaeas et les pierres blanches, réparties en cercles de fée autour des fruitiers. Les esprits de la terre, des caves et des greniers l’accueillirent, surveillés par les yeux pailletés des loirs dans les fourrés.

C’était l’été, ils viendraient tous, courir, hurler, se balancer aux branches des arbres, ils chaparderaient les cassis et les framboises, les parents, épuisés, se reposeraient sur la pelouse fauchée par le tranchant du balancement de l’outil à manche de bois, pour laisser l’herbe onduler sous le vent et recueillir la goutte de rosée. Oui, ce serait bien, un nouvel été, plein de cris et de rires qui briserait la petite pointe d’angoisse de l’éternelle solitude. Et puis, une lettre arriva, suivie d’une autre, et d’une autre encore, elles disaient toutes la même chose : Cette année il n’y aurait pas de rassemblement dans la maison de tante Suzon, ils partaient, qui, dans une île lointaine faire de la plongée, qui, conquérir des sommets enneigés, qui sur un beau bateau blanc soulignant le bleu scandaleux d’une Méditerranée à la hauteur de sa réputation de fille facile. Tous concluaient sur ces mots qu’elle jugea comme autant de flèches empoisonnées : « cette année, tu pourras enfin te reposer, tu l’as bien mérité, nous te souhaitons une bonne retraite ! » Alors, voilà, c’était fini, on venait de lui retirer vingt cinq écoliers et dans la même fournée on y ajoutait ses petits à elle ! Elle n’était plus bonne à rien, sinon s’allonger sur sa chaise longue, comme chacun l’incitait, et attendre la chute des premières feuilles de l’automne l’enveloppant de leur manteau craquelé. Un des neveux lui accorda la grâce de s’occuper de son chien, ça allait être une vraie partie de plaisir avec sa vieille minette qui n’aspirait plus qu’à se la couler douce au soleil de ce qui risquait fort d’être son dernier été. Suzanne assise sur le vieux banc que les vers grignotaient allègrement, regardait les lettres éparpillées sur ses genoux et souhaitait déjà l’automne. Ce soir là, en grimpant dans le grand lit bateau elle sentit son corps ballotté de peine. La traversée de la nuit fut longue, la lune ne visita pas son insomnie, seule l’obscurité et le clignement de deux prunelles l’accompagnèrent. A cinq heures elle se leva et sur le seuil de la maison inspira une grande bouffée d’air frais. A la cime du ginkgo, l’effraie s’envola pour regagner la remise où elle nichait, silhouette blanche dans la pâleur de l’aube, le frôlement silencieux de son aile la fit frissonner. La journée passa, suivie d’une autre, la déconvenue de l’absence s’estompa mais le silence persista, troublé par les jappements du fox qui ne désespérait pas de faire la peau de la chatte, même si celle-ci l’avait tout de suite mit au pas, en le gratifiant, dès son arrivée, d’une longue estafilade sur son museau allongé.

Le 1er juillet, la solitude de Suzanne se rompit. La maison de l’autre côté du chemin, enfouie sous l’assaut de la vigne et des rosiers, fut louée pour l’été. Le locataire arriva par l’autobus de onze heures. Il traînait deux lourdes valises, accablé sous le poids d’un énorme sac à dos, d’où dépassaient de longs bois l’obligeant à courber l’échine. Il faisait déjà très chaud, Suzanne, qui tapait ses oreillers au chien assis de sa chambre, n’aperçut que la toile d’un chapeau. Elle l’entendit se battre un bon moment avec la serrure de la vieille grille qui regimbait à laisser passage à l’intrus. Enfin un long grincement de protestation lui indiqua qu’il en était venu à bout. Elle descendit préparer son déjeuner et l’oublia. Le fox avait passé sa truffe à travers les lattes de la barrière et humait l’air, espérant reconnaître les effluves de son maître. Dépité, il se coucha de tout son long, l’œil clôt mais les oreilles aux aguets. La chaleur de l’après-midi avait emporté Suzanne dans les bras de Morphée. Elle reposait dans son fauteuil à oreilles, tête en arrière, bouche ouverte, mains croisées sur son ventre, ronflant légèrement. Dans son rêve, une femme marchait sur une plage immense et déserte, relevant maladroitement les volants de son jupon dont les pans traînaient dans l’écume moussante, son visage dissimulé par les larges bords d’une capeline en paille de riz. Une voix lointaine l’interpella, au moment où elle allait se retourner et dévoiler ses traits, Suzanne se réveilla et poussa un cri en apercevant dans l’encadrement de la fenêtre grande ouverte sur le jardin, la tête échevelée d’un bonhomme à la crinière blanche et à la barbe broussailleuse. Son cri l’effraya tout autant, il fit un saut en arrière et heurta la patte du fox qui crût bon planter ses crocs dans ce mollet importun. Fort heureusement sa mâchoire se referma sur la toile du pantalon. Déjà Suzanne avait bondi et le tirait par son collier, se confondant en excuses. L’homme, un peu pâle, fit de même :

- Je suis désolé de vous avoir effrayée, j’ai loué la maison de l’autre côté du chemin mais je ne trouve pas le compteur à eau, pourriez-vous m’aider ?

- Bien sûr, ce n’est pas compliqué, il est situé sous la dalle,  je vais vous aider.

- Vraiment, je suis confus, j’ai abrégé votre sieste.

- Ne vous inquiétez pas, il y en aura d’autres !

Rapidement, l’affaire fut classée. Suzanne l’invita à prendre un rafraîchissement sous l’ombrage de la tonnelle. Il se laissa facilement convaincre et tout en épongeant son front se présenta :

- Louis Vivier, je suis peintre, j’ai connu cet endroit il y a très longtemps. Ma famille a vécu ici. Enfant je venais en vacances. Pendant la guerre, ma mère m’a confié aux bons soins de mes tantes et de ma grand-mère. Nous étions toute une bande de gosses à courir autour du hameau, à se cacher, à grimper aux arbres et faire tourner en bourriques les adultes qui avaient notre garde, nous filions entre leurs doigts pour explorer les bois alentour, ils étaient plus nombreux à l’époque. D’une certaine façon, ce fut de très belles années, malgré tout. Votre maison était celle de ma grand-mère. J’ai eu envie de peindre cet endroit, avant…, enfin voilà, j’ai loué jusqu’à la fin octobre.

- Vous ne serez pas dérangé, les voisins sont en vacances, je suis seule. J’ai acheté la maison à la fin des années 60 mais votre nom ne me dit rien, Vivier dites-vous… Non c’était une Madame Grondin, l’ancienne propriétaire.   

- En fait, il s’agissait de la famille de ma mère, ma grand-mère s’appelait Louise Grondin.

- Je vis donc dans les murs de votre enfance ?

- En quelque sorte, mais cela fait plus de soixante ans, j’avais à peine dix ans. Mes souvenirs les plus prégnants se résument à nos jeux d’enfants et surtout aux odeurs, en particulier, celle douceâtre des pommes dans le cellier. J’étais fou de ce mélange d’âcre et de sucré imprégné de l’humide du salpêtre, je les vois alignées sur les claies, certaines ridées, inviolables dans leur ratatinement de vieilles faces usées, je les faisais rouler dans la paume de mes mains et me saoulaient de leur odeur, la finesse de leur peau évoquait celle de ma mère, absente, je n’osais y planter mes dents, je les reposais, leur exhalaison évoquait trop de douceur perdue. Je ressortais du cellier, le cœur serré, le souvenir de ma mère m’attristait, la guerre refaisait surface, j’étais hanté par la peur de ne plus jamais la revoir. Encore maintenant, les effluves des pommes me font monter les larmes aux yeux, le petit garçon n’est pas si loin !   

Suzanne ne dit rien, les souvenirs d’enfance ont besoin de silence et d’écoute. La remerciant de nouveau, il prit congé. La nuit qui suivit, elle dormit d’un sommeil de plomb. Au matin, elle décida de faire le tour de sa modeste propriété profitant de la fugace fraîcheur de l’aube. Il y avait un rituel à respecter, le circuit demeurait inchangé, il en allait ainsi pour tout visiteur. Chacun accomplissait la «ronde de la Chardonnière» du nom du lieu-dit. D’abord il fallait saluer le puits, la clé de la grille qui le tenait fermé restait égarée depuis des années, inutile, il était devenu le refuge des salamandres et des escargots. A l’angle du mur, l’antique échelle de bois résistait aux intempéries, mais grimper dans les greniers était devenu bien périlleux pour une dont le poids est un éternel combat. Le visiteur découvrait enfin le mur de pierres sèches ou s’épanouissaient les rosiers grimpants, tiges ou buissons. Suzanne en raffolait, les roses thé, les cramoisies, les veloutées, les abricots ourlées d’ivoire, les nacrées au subtil parfum, les roses pompons ouvraient, sans retenue, leurs jupes en corolles et dispensaient leurs fragrances sucrées et poivrées. Un muret percé d’une grille de fer forgé ouvragé séparait le jardin du verger où les pommiers, cerisiers et pruniers s’étendaient sur trois rangs. Suzanne haussa les épaules à leur vue. Qui cette année viendrait se goinfrer de cerises et souffrirait de coliques ? Que ferait-elle de tous ses fruits ? L’idée de bocaux s’alignant sur la paillasse de l’évier la découragea, à quoi bon ? Tante Suzon était réformée, et ses pauvres fruits faisaient pâle figure. Pourtant, cette année, jamais les cerisiers n’avaient été aussi généreux, les branches s’épuisaient sous le poids des fruits. Elle quitta le verger et emprunta le chemin qui la ramenait à la barrière blanche, ce faisant, elle longea le mur de la maison occupée par celui qu’elle nommait le peintre. Elle le trouva installé au beau milieu du jardin devant son chevalet. Elle ne s’arrêta pas, ne souhaitant pas l’importuner alors qu’elle brûlait d’envie d’entamer la conversation. C’est en soulevant le loquet de la barrière qu’il l’interpella, déjà elle se présentait à la grille. Ils échangèrent les banalités d’usage puis Suzanne, à sa propre surprise, lui proposa de partager son petit déjeuner, les mots étaient sortis de sa bouche sans qu’elle l’ait vraiment voulu, elle rougit, bafouilla, jamais elle ne se serait cru capable de ce que sa pauvre mère défunte aurait qualifié d’une totale inconvenance. Il fut plus simple, il la suivit. Sous la charmille ils s’installèrent et jamais le pain, le beurre, le café, les fruits frais du verger ne parurent aussi goûteux au palais de Suzanne. Il lui demanda l’autorisation de peindre son jardin, elle en fut ravie. L’été de Suzanne prit des couleurs, le son de sa voix et celle de Louis, rompirent le silence.

Ayant atteint chacun un âge respectable, le temps leur permit l’accélération liée à celui qui reste. Ils n’eurent besoin que de quelques jours pour asseoir une amitié qui, aux yeux d’inconnus, put paraître de longue date. Les choses se firent dans la plus grande simplicité, les portes des maisons s’ouvrirent à l’un et à l’autre, la nuit les volets clos les retrouvaient chacun dans leur demeure. Suzanne s’étonnait de se fondre dans cette présence, comme une évidence. Elle avait cessé d’être soumise au désir de l’autre. Le chemin n’était plus désert, il y avait de la douceur sous ses pas. Ils semblaient si bien se connaître qu’ils s’autorisaient, de longs silences, dans la plus grande des quiétudes. A la nuit tombée, allongés dans leurs chaises longues, ils goûtaient le vol rasant des hirondelles dont les nids fleurissaient tout au long de l’avancée des charpentes. Louis ignorait que Suzanne enfonçait parfois ses ongles dans le gras du bras, pour ne pas se laisser aller à crier son bonheur. Suzanne aurait été surprise d’apprendre que Louis peinait à trouver le sommeil, obsédé par son visage qui flottait dans l’ovale de l’œil de bœuf, face au chien assis de sa chambre à coucher. Ces deux là s’étaient reconnus sans jamais s’être connus. Pudiquement ils avaient évoqué leur vie, mais très vite avaient préféré leur présent. Le temps perdu ne se rattrape pas, ils le savaient, celui qui restait était plus précieux. Ils se promenaient dans la campagne environnante, Louis l’aidait à préparer les fruits pour les conserves et les confitures, ils échangeaient leur point de vue sur les mêmes livres lus, elle peignait près de lui. Le seul retour autorisé dans le passé était celui des étés de l’enfance et des saisons, riches en parfums, en couleurs, en observation du peuple ailé et à fourrure. Dans le souvenir de leurs âmes d’enfants, ils retrouvaient les mêmes émotions.

Un soir, Suzanne fit quelque chose d’impensable. En entrant dans sa chambre elle se dirigea d’un pas résolu vers la porte de son armoire et décolla toutes les photos. Les sourires des frères et sœurs – neveux et nièces – oncles et tantes défunts – petits-neveux et petites-nièces commencèrent à s’empiler sur l’édredon. Il y avait une détermination farouche dans ses gestes, ni regret, ni remords. Les photos enlevées, elle s’assit sur son lit, n’osant affronter l’implacable réalité du miroir. Là était l’épreuve. Elle bénit la pénombre du crépuscule qui l’enveloppait. Lentement, elle releva la tête, se laissa glisser au sol et se tint enfin droite devant son reflet. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas vue ainsi ?  Elle n’achetait pratiquement jamais de vêtement, où le faisait à la hâte, jetant un coup d’œil rapide dans des cabines d’essayage qui semblaient rétrécir au fil des ans. Ce soir, elle avait enfilé sa plus jolie robe d’été, pour Louis, sans oser se l’avouer, une robe toute simple, bleue lavande, avec un joli décolleté tout rond, boutonnée devant, fluide. Elle avait même osé deux pendants d’oreille, de jolis myosotis de la couleur de ses yeux. Pieds nus sur les tomettes elle savait la deuxième épreuve insurmontable, elle qui bataillait avec ce corps depuis l’adolescence. Suzanne était gironde, pulpeuse, charnue pour les plus gentils, grosse pour l’intolérante époque. Bien sûr, il y avait cette actrice allemande dans ce film dont elle était sortie bouleversée et pour une fois aimante de son pauvre corps épaissi. Mais ce n’était qu’un film et ceux qui avaient « ADORE ! » seraient les premiers à détourner leurs regards s’ils la croisaient en maillot de bain sur la plage. Et s’il n’était question que de cela ! Mais son corps n’avait pas été étreint, caressé, fêté, pénétré depuis… elle ne souhaitait même pas compter les années, cela en était trop décourageant. Non, pensa-t-elle, tu n’es qu’une vieille folle ma fille, jamais Louis n’aurait envie d’elle, qu’imaginait-elle là ! Mais pourtant ce soir, sa main, à lui, sans équivoque, avait caressé son genou à elle, et hier encore, n’avait-il pas remis en place le col de son chemisier dans un geste si doux, si tendre ! Elle en avait frémit de la nuque jusqu’au bas du dos, Elle sentait encore la chaleur de sa main à travers le tissu. Elle avait découvert qu’elle avait encore une peau, un épiderme, des terminaisons nerveuses, du sang dans ses veines, au creux de ses aisselles, de ses genoux, de ses cuisses, la peau était encore douce, ne méritait-elle pas d’être offerte, pétrie, rassasiée ? Si les seins étaient lourds, ils rempliraient la main d’un vieux monsieur. Lui aussi était peintre, la coïncidence avec le film la laissa toute chose. Un à un, elle défit les boutons de sa robe. La retira, les yeux fermés. Un léger courant d’air vint l’effleurer. Paupières toujours closes, elle ôta ses sous-vêtements. Elle frissonnait devant la glace et pourtant il faisait encore chaud dans la pièce. Elle ouvrit les yeux. Elle vit le corps d’une femme de 65 ans, des rides, des creux, des plis, des flétrissures, des fesses et des seins flasques, des cals aux coudes, la peau distendue sous les bras, une taille épaisse, un ventre informe. Elle vit tout cela mais elle vit le corps d’un homme de 70 ans, penché vers elle, aussi outragé par le temps, et tout devint dérisoire. Elle se donnerait, s’il voulait bien la prendre, comme une qui se rend, qui baisse la garde. C’est la peur qui l’avait maintenue loin du regard et des mains généreuses qui se tendaient. Plus jeune, elle se lançait des paris ridicules, « je ne coucherai avec celui-là que si je perds dix kilos », elle ne les perdait pas, elle les prenait. Aujourd’hui, Louis ne l’effrayait pas, il restait peu de temps pour se perdre dans d’inutiles pudeurs et peurs, connaître son cœur, retrouver son corps, avaient plus de valeur. Elle enfila sa robe, négligea culotte et soutien-gorge et le rejoignit. Il sirotait un cassis sous la treille de la vigne. Il la vit traverser le jardin à grandes enjambées, et ce corps de femme que d’aucun aurait jugé sévèrement, il le reconnut comme un fruit défendu, un plaisir gourmand, habité d’une grande âme, la sienne, abîmée et usée, saurait l’accueillir.

Louis aima Suzanne. Le mois d’août s’annonçait. Le temps s’échappait. Il en avait oublié le but inavoué de son voyage. Quelques mois plus tôt il avait appris qu’il devrait bientôt cesser de peindre. Ses doigts inexorablement se paralysaient. L’arthrose déformante le condamnerait à ranger toiles, tubes et chevalet. La peinture pour Louis était sa respiration. Sans ce souffle, il lui était impossible d’envisager la vie. Elle ne deviendrait qu’une simple toile vierge, sans relief, sans désir, sans envie. Il ne pouvait pas imaginer la vie en noir et blanc, sans couleur à inventer. Il s’enivrait à l’essence de térébenthine, la pulpe de ses doigts avait besoin de reconnaître le grain de la toile, la douceur des poils de soie des pinceaux, des brosses. Le cliquetis du crochet de sa boîte de peinture l’émouvait encore. Certains coups de pinceau rageurs, sur les bois du chevalet, lui rappelaient les émotions ressenties au creux de son ventre et son échec à les reproduire, parfois, sur la toile. Louis avait donc décidé de boucler la boucle, de mettre ses pas dans les pas de l’enfant heureux, de renouer avec ses premiers émois qui l’avaient porté vers la création, l’imaginaire. La Chardonnière avait participé à sa naissance d’artiste, c’est là qu’il réaliserait ses dernières toiles, ce serait son héritage qu’il léguerait à ses fils pour qu’ils se souviennent du père, de l’homme et du peintre, en découvrant l’enfant. Il avait décidé de tout, au mois d’octobre, son travail achevé, il lui resterait à accomplir le dernier geste, celui qui l’effacerait du monde comme l’esquisse peut disparaître d’un coup de gomme. Il avait dressé un bref bilan, surpris, avait constaté que son divorce, vingt plus tôt, avait figé sa vie amoureuse. L’art est un merveilleux refuge où il s’était jeté corps et âme. Il savait ce qu’il avait négligé, repoussé. Combien de femmes avait-il blessées ? Le jour il peignait, la nuit il rêvait de ses œuvres, fatigué, il partait à la rencontre de l’océan, des nuages et du vent. Ivre de déferlantes et d’écumes, il regagnait son atelier et s’isolait du monde. Pendant toutes ces années il avait beaucoup créé mais son âme s’était perdue. Il n’y avait plus d’amour dans la vie de Louis, il fuyait sur des mètres et des mètres carrés de toiles. La maladie avait décidé qu’il devait retrouver son humanité. Il l’ignorait, il n’y voyait que sa fin. Louis avait tout prévu, mais il n’avait pas prévu Suzanne.

Depuis plusieurs nuits, l’effraie se posait sur la branche du ginkgo face au chien assis. Elle restait là jusqu’à ce que l’horizon se teinte de parme, aux premières lueurs, elle prenait son envol pour rejoindre la remise, lançait son triste chuintement en rasant la fenêtre. Louis épuisé, s’endormait. Suzanne avait tout bouleversé. Solitaire, elle possédait l’essentiel. Elle donnait sens à tout ce qu’elle faisait, pas de paroles inutiles, de babillages, quand elle mordait à pleine bouche dans une fraise, seules ses papilles et le fruit existaient, quand elle peignait, jardinait, écrivait, elle était en communion avec ses gestes et sa pensée. Suzanne vivait pleinement le présent et réalisait dans son quotidien ce qu’il avait cherché à transcender dans sa peinture. Tous deux y étaient parvenus, mais en chemin, il avait perdu la joie. La seule faiblesse de Suzanne était la petite fille qui apparaissait au bout du chemin de temps à autre. Boudeuse elle l’entraînait dans le chagrin, dans le regret de l’insouciance, l’enfance avait été trop heureuse, trop choyée par une mère dévoreuse. Leur lien les isolait dans un terrible bonheur où l’autre était exclu. Adulte, Suzanne découvrit les gens, les étrangers de son cocon familial, peu disposés à la protéger et à l’aimer pour rien. Louis l’aimait ainsi.

 

 

Ce dernier matin du mois d’octobre laissait sur le rebord de la fenêtre close une buée légère, il faudrait allumer le feu. Suzanne dormait encore, lovée contre Louis. Depuis le retour de l’humidité ses articulations le faisaient souffrir. Maladroitement il essayait de lui cacher, mais elle n’était pas dupe, elle ramassait de plus en plus souvent les pinceaux qui chutaient à terre. Il avait parlé légèrement de son mal, esquivait toute interrogation. Elle n’avait pas insisté, son dos, ses jambes, ne se portaient guère mieux, elle savait ces misères de l’âge. Tout à coup Louis se raidit dans le lit, sur le rebord de la fenêtre deux grandes ailes venaient de s’abattre. L’effraie le fixait de ses immenses yeux jaunes irisés de jade. Dans son bec pendait le corps disloqué d’une gerboise. L’oiseau de nuit le mettait au défi, à lui de décider, bon ou mauvais présage, aujourd’hui, sa vie, sa mort lui appartenaient. Suzanne s’était réveillée, elle avait senti la tension de son corps. Elle aussi était saisie par l’apparition de l’effraie. Elle se souvenait du frôlement de son aile au début de l’été. Sa grand-mère lui contait qu’une chouette blanche, se posant au carreau des fenêtres, était un messager. Ils restèrent ainsi un long moment, immobiles, l’homme, la femme et l’oiseau. Quand l’aube pointa, elle déploya ses ailes et disparut, emportant dans son bec ensanglanté sa proie. Louis serra encore plus fort Suzanne dans ses bras, il savait maintenant que le dernier jour du mois d’octobre ouvrirait la porte à l’inconnu. Sur l’oreiller, leurs chevelures blanches entremêlées composaient la plus belle des palettes, il y enfouit son visage avec autant de passion qu’il mettait à étaler ses couleurs sur la toile immaculée. Suzanne, émue, lui baisa le front, demain elle accrocherait au mur de la chambre le grand miroir reclus dans son linceul de toile, ignorant le reflet, couché face contre terre, juste en dessous du nid de l’effraie, à tête blanche.